GRIMOIRES ANCIENS
Corinne (France)

Je vais tenter, dans une série de plusieurs chroniques, d’approcher au plus près les mystères des grimoires anciens. Écrits il y a quelques centaines d’années pour certains, ils ne semblent qu’obsolètes et sortis d’un autre âge. Obsolètes sûrement pas, sortis d’un autre âge, c’est le cas; un âge où la sorcellerie ne pouvait être pratiquée par tous, n’était pas pratiquée au vu et au su de tous, et était donc l’apanage des initiés.

Mon cursus universitaire d’historienne de l’Art m’a permis de me rendre compte que, s’il ne faut pas vivre dans le passé, mais avec son temps, le passé construit le présent et le futur; sans passé pas de présent. Notre civilisation actuelle trouve ses fondations dans nos histoires passées. Les renier, les oublier, s’y désintéresser ne serait que se renier, s’oublier, se désintéresser de soi. Il faut étudier les sources pour comprendre, appréhender les traditions actuelles, qui ne sont les rejetons des anciennes, et en comprendre le processus. Mes premières lectures ont été celles des textes anciens que j’ai pu trouver. Comme j’étudiais l’Égypte, la Grèce, la Rome antique et les civilisations anciennes, c’est à ces magies que je me suis intéressée en premier et dont je vous parlerais bientôt. Ici nous allons donc explorer les Grimoires mystérieux des siècles passés.

Le grimoire, notre outil magique le plus important et renfermant tout notre savoir, notre âme de sorcière, viendrait du vieux francique « grima » signifiant masque ou sorcier. Une autre source pourrait être l’italien « rimario » étant un livre de rimes. Enfin, se fondant sur une vieille orthographe « grimaire » et « gramare », Génin, suivi par Littré, suggère « grammaire » dans le sens d’étude du latin et de science occulte. Il est indiscutable que grimoire et écriture sont en lien direct, et que l’on peut définir un grimoire simplement par un écrit obscur, une écriture difficile à lire comportant des règles incompréhensibles, indéchiffrables pour le commun des mortels, et peut-être et sûrement même pour la plupart de ceux qui savaient lire et écrire; seul un « initié » était capable de se plonger dans un tel « gribouillis » de règles, de formules.... Apparaît ici une notion d’apprentissage, d’initiation magique, et de secret absolu, où ses écrits ne doivent pas être divulgués, mais cachés. Il ne faut pas oublier non plus que le Moyen Âge, époque prolifique pour les grimoires, très peu de personnes savaient lire et écrire, que ce soit au sein du peuple, au sein de la noblesse; cette capacité était quasi exclusivement réservée au clergé, d’où le fait peut-être que de nombreux ecclésiastiques en furent les auteurs. Ainsi, l’on peut dire que le grimoire désignait originellement une grammaire, un ensemble de règles à suivre pour parler et écrire correctement une langue, celle de la magie : le grimoire est un livre qui fixe la bonne forme de la magie ; la grammaire est un livre qui fixe la bonne forme de la parole.

Au-delà du lien indéfectible entre grimoire et écriture, il y a sous-jacent celui entre grimoire et parole, entre grimoire et le Verbe créateur, le Logos, le verbe fait d’action. Il ne faut pas oublier non plus que la sorcellerie est originellement de transmission orale de sorcière en sorcière, de maître à initié, pour une divulgation des secrets réservée à l’« élu ». De plus, dans la pratique magique, le pouvoir des mots, de leur choix, de la parole est des plus essentiels. Il faut également indiquer que les grands grimoires connus et reconnus n’ont pas été écrits par des sorcières comme on l’entend, et sont liés à la magie cérémonielle, la haute magie le plus souvent. Mais, je reste persuadée qu’il a existé et existe encore des grimoires inconnus des moldus et plus familiaux qui ressemblent plus à l’image que l’on s’en fait. Les sorcières d’antan n’ont pu que laisser à leur lignée un héritage de leur savoir…

Selon les études effectuées, les premiers grimoires apparaissent entre le XIIᵉ et le XIIIᵉ siècle et sont définis et appréhendés comme un livre de magie comprenant des instructions pour lancer des sorts, créer des enchantements, se livrer à la divination, fabriquer des objets magiques (talismans et amulettes) ou encore invoquer/convoquer/conjurer des entités surnaturelles (anges, démons, esprits ou divinités). Il faut noter qu’il existait durant l’Antiquité, des papyrus, des tablettes, des parchemins isolés, ne formant pas un grimoire à part entière, mais contenant des recettes magiques, des rituels.

Dans ce contexte moyenâgeux emprunt de superstitions chrétiennes, les condamnations de l'Église pleuvent. Le pape Paul IV, en 1557, condamne divers livres de magie, et ainsi fait naître l' « Index librorum prohibitorum ». Cet index dit « ILP », ou encore appelé « Index des livres interdits » ou « Index expurgatorius, Index librorum prohibitorum juxta exemplar romanum jussu sanctissimi domini nostri », avait pour vocation de regrouper le nom des livres et de leurs auteurs, dont la lecture était interdite aux fidèles, à cause des dangers qu'elle pouvait représenter pour la foi ou les mœurs. Il fut édité en 1559, lors du Concile de Trente, à la demande de l'Inquisition. En 1571, on créa, à la Curie, la Congrégation de l'Index pour sa mise à jour permanente, tâche dont le Saint-Office hérita en 1917, lorsque ce dicastère fut supprimé, et cela jusqu’en 1966, date de fin de cet Index. Il est estimé qu'au total plus de 6000 ouvrages y ont été inscrits, sous des raisons diverses : hérésie, immoralité, licence sexuelle, théories politiques subversives, etc. ... Cela renforce et confronte l’idée de transmission des principats magiques sous couvert du secret et de l’initiation.

Si certaines œuvres étaient interdites par le catholicisme, ces dernières sont conservées dans une section des bibliothèques dite « l’Enfer », dont l’accès y est contrôlé et où on ne peut y accéder sans autorisation expresse. Les grimoires refermant des écritures démoniaques selon l’Église, il est plus que logique qu’ils soient en Enfer, où est leur place… De plus, on a parfois attribué certaines propriétés magiques aux grimoires eux-mêmes. Par conséquent, les « mauvais livres sont condamnés à brûler symboliquement », dans un endroit séparé du reste de la collection pour éviter toute contamination (Pierrette Lafond, « Promenade en Enfer : les livres à l'index de la bibliothèque historique du Séminaire de Québec », Québec, Septentrion, 2019). On imagine le nombre de livres qui ont été supprimés, détruits, et la multitude de connaissances perdues… obscurantisme fait ton œuvre …

Selon François Ribadeau Dumas dans son essai sur la magie cérémonielle des grimoires (préface de « Grimoires et rituels magiques », éd. Belfond, 1980 et 1998), le premier caractère du grimoire réside dans sa forme engendrant « le pouvoir qu’il a d’enchaîner l’invisible. Le mage agit en thaumaturge : il va, il vient, il commande, il officie ». Comme l’énonce Stanislas de Guaïta, « la magie n’est rien d’autre que l’exercice du pouvoir créateur ». Le deuxième caractère s’affirme dans « son acte agissant, son pouvoir opérant. (…) Il ne s’agit pas de prier et d’attendre. (…) le thaumaturge instrumente ». Le troisième caractère procède de la magie et son rôle dans l’accomplissement des actes. Ainsi, religion (foi) + magie (opération) + tradition (force) = grimoire.

Un dernier point sur la question de l’authenticité de ces grimoires – gardons en tête qu’écrit ne signifie pas vérité. On peut apporter leur renommée, leur reconnaissance en tant que piliers fondateurs de la magie. Il y a naturellement leur rédaction même, où une tradition de forme et d’esprit est indéniable. Le caractère religieux de certains grimoires, comme le Livre des conjurations du Pape Honorius, l’Enchiridion du Pape Léon III, Le Dragon rouge, la Poule noire par exemple, leur donne une certaine authenticité. L’existence caractérisée des rituels magiques via les pratiques et les écrits de « sorciers » connus comme Cornelius Agrippa, l’abbé Trithème, Roger Bacon, prône pour le bien-fondé des grimoires anciens. Tout au long de l’histoire, il existe des allusions à ces derniers. Leur condamnation même valide leur authenticité; en voulant les anéantir, l’Église les a rendu d’autant plus magiques. « Des siècles de pratique les ont éprouvés et, par là, prouvés » (François Ribadeau Dumas).

Rappelons les termes de la Grande Encyclopédie au chapitre grimoire : « il est extrêmement dangereux de s’en servir, quand on n’est point complètement initié à tous les mystères de l’Art magique » (E. H. Viollet).

Après cet avertissement, à vous de décider si vous lirez les prochaines chroniques…

Corinne, France