MAGIA NATURALIS
Corinne (France)

Mes recherches afférentes aux chroniques traitant des grimoires anciens m’ont mené de fil en aiguille à l’œuvre du napolitain Giambattista Della Porta (~1535-1615), « Magia naturalis » (la Magie naturelle) publiée d'abord en 1558 avec quatre livres écrits en latin, puis en 1586 en vingt livres. Érudit du XVIᵉ siècle, Della Porta est un polymathe (personne ayant une connaissance approfondie dans un grand nombre de sujets en particulier dans le domaine des arts et des sciences) fasciné par le merveilleux, le miraculeux et les mystères naturels, qui tenta durant toute sa vie de séparer la magie dite divinatoire de la magie naturelle et d’en faire une discipline savante, solidement soutenue par la littérature classique (Pline, Ovide, Dioscoride, etc.) et l'observation. Je trouve cette démarche très pertinente, inspirante et intéressante : arracher à la superstition populaire les faits merveilleux, magiques et de les remettre à leur juste place au sein de la philosophie naturelle. Selon Della Porta, « la magie naturelle était une science de l'extraordinaire ». Pour les Hommes de la Renaissance, la nature est magique et donc la magie est naturelle. Il a été très influencé par l'écrivain Girolamo Ruscelli (1500-1566), un autre « chasseur de secrets » fondateur de l' « Accademia Segreta », dont le but était d'enquêter sur les opérations mystérieuses de la nature. Notons d’ailleurs que Della Porta créa l’« Accademia dei Secreti » reprenant la démarche expérimentale de Ruscelli, et qui sera fermée en 1574 suite à son arrestation par l’Inquisition. Jean Bodin dans « De la démonomanie des sorciers » (1580), accusa Della Porta, qu’il nomma « le grand sorcier Napolitain », de propager la magie démoniaque et lui refuse toute tentative de naturaliser la magie…

Magia Naturalis est un manifeste entrant dans la catégorie « littérature des secrets », une compilation des « secrets et miracles de la nature », exposant tous les phénomènes fantastiques et croyances les plus extraordinaires récoltés tout au long de sa vie et auxquels Della Porta a donc tenté de donner une justification naturaliste ou les légitimer par des références littéraires classiques. Il écrit que « dans le secret de la nature, il y a beaucoup de choses cachées, pleines d’énergie dont l’entendement humain ne peut scruter les causes, ni les comprendre. Car elles gisent ensevelies dans les arcanes de la Nature » et, que les choses occultes de la Nature se révèlent dans les relations d'attraction et de répulsion, de sympathie/antipathie, d'amour/haine qui tissent le monde. Ainsi, « tous les secrets et mystères de la Nature sont alors à la portée de notre sagacité à condition de savoir interpréter les signes que nous offrent ces correspondances »; phrase que l’on peut rapprocher de la Théorie des signatures (mode de compréhension du monde où l'apparence des créatures, des végétaux, est censée révéler leur usage et leur fonction). Ce savant encyclopédiste entendait donc observer la nature et essayer de l'imiter en améliorant les techniques artisanales, car pour lui il vaut mieux découvrir « de petites Choses vraies et utiles que des Choses fausses qui sont grandes ».

La première édition se décompose ainsi : le livre I énonce les principes de base de la Magie naturelle, et les trois autres sont des compilations de recettes et phénomènes merveilleux. Son œuvre est à mettre en parallèle avec « De ' Secreti del R. D. Alessio Piemontese » de Ruscelli, publié en 1555. Que ce soit dans la première ou la seconde édition, Della Porta suivra également fidèlement les pas d’Agrippa et son ouvrage « De occulta philosophia ». La seconde édition sera considérablement augmentée et remaniée, suite à sa rencontre avec des scientifiques comme Paolo Sarpi et peut-être Galilée. Il répertorie les faits étranges, mystérieux produits et/ou engendrés par la nature – comme des naissances monstrueuses, des serpents générés dans les cheveux de femmes, des pêches sans noyau, etc. … −, mais aussi traite de remèdes naturels comme la mandragore, la belladone et le pavot dans la lignée de Dioscoride, de recettes alimentaires et de cuisine, de distillations, de procédés artisanaux de transformations des métaux, des propriétés optiques des lentilles et des miroirs concaves. Fasciné par la force magnétique des aimants, il lui consacrera un livre entier, où sera traité de ses expériences de physique sur l'attraction du fer et de l'aimant, des propriétés des deux pôles de l'aimant, du fonctionnement d'un aimant cassé, et de leur usage en magie.

Della Porta collectionnait également des spécimens remarquables de plantes, de pierres et de curiosités de toutes sortes, qu’il ramenait dans sa villa de Vico Equense où il entretenait un verger et un jardin remplis des plantes ramenées de ses voyages.

Malgré les terribles menaces de l'Inquisition, il poursuivra inlassablement son projet initial de faire de la magie naturelle une discipline savante, en prenant soin d'éviter les sujets trop suspects aux yeux des censeurs.

Corinne, France