VOYAGE DU TAROT
Corinne (France)

Après avoir entrevu les mystères des origines du tarot dans la dernière chronique, je ne vais pas vous décrire ici tous les arcanes et vous en donner leur interprétation. Je veux vous parler d’une vision du tarot qui m’a interpelée : le voyage du tarot, qui est celui du cheminement spirituel vers une connaissance profonde de soi. Ce voyage est initié par le Fou/Mat, arcane sans chiffre, première ou dernière carte selon les coutumes, qui nous accompagne jusqu’au bout de son odyssée, comme la représentation de chacun. Il nous amène à plonger de plus en plus profondément dans les mystères de son moi profond. En sautant dans l’inconnu guidé par son instinct, il peut être dit « fou », mais ne serait-ce pas seulement et simplement admettre son ignorance? Chaque carte des arcanes majeurs représente l’un des personnages que le Fou/Mat, le voyageur va rencontrer durant son périple, et qui, en lui soumettant des épreuves et des enseignements, vont l’aider dans son cheminement spirituel vers l’éveil et la rencontre avec soi. C’est parti!!!

Commençant son aventure, le voyageur va à la rencontre du Bateleur/Magicien qui symbolise l’initiative, le nouveau départ vers la connaissance, en regardant la vie avec des yeux d’enfant, comme un jeu. Il lui apprend qu’il a tous les outils en main, qu’il a tout ce qu’il faut en lui pour entreprendre cette route difficile, mais si gratifiante. La Papesse/Grande Prêtresse, gardienne des secrets, lui révèle ensuite les secrets de la vie et ses règles, et lui apprend à allier raison et intuition pour un accomplissement idéal. L’Impératrice lui enseigne l’émotion qui donne une âme à la vie, ce qui l’anime, la fait se mouvoir ; elle représente les 3 aspects de la Vie (naissance/vie/mort), la Trinité divine (création/conservation/destruction), les 3 états de conscience (ciel/terre/enfer), et les 3 Temps (passé/présent/futur). L’Empereur concrétisant les émotions de son pendant féminin, l’Impératrice, lui montre et lui apprend la volonté, l’objectivité, le courage et la force du monarque exerçant son pouvoir avec compassion. Contrairement à l’Empereur, le Pape/Hiérophante ayant un pouvoir intemporel, sera le guide éclairé dans son élévation de conscience, si tant est que l’on se présente à lui dans un but sain de connaissance des secrets qu’il détient, lui le gardien bienveillant de la foi et de la spiritualité siégeant entre la colonne de la pureté et du sacrifice (la connaissance demande-t-elle un sacrifice?). Avec l’Amoureux, ayant écouté les bons conseils du Pape/Hiérophante, le voyageur est prêt à les mettre en pratique, mais toute la difficulté sera dans le choix de la raison ou de l’appel de sens, et dans la reconnaissance de l’unité des contraires (sacré/profane, spirituel/matériel, masculin/féminin) devant être intégrer à son moi. Ce choix fait et cette tâche accomplie, le Chariot, véhicule des dieux et symbole du mouvement, lui démontre le courage, la force de caractère qu’il en découle, lorsque l’on se donne les moyens d’atteindre ses objectifs par l’alliance de ces forces divergentes. Mais, la Justice tendant le glaive du pouvoir et la balance du jugement, lui apprend que tous les moyens ne sont pas bons pour parvenir à ses fins, le destin rétribuant chacun de nos actes. L’Ermite marquant la fin de la première partie du voyage, sera conseilleur de prendre le temps de l’introspection pour ne pas se leurrer en se croyant détenteur d’un savoir absolu, et de faire du Temps son meilleur allié.

Reprenant sa route, la Roue de Fortune apprend au voyageur que le monde est sans cesse en mouvement dans une temporalité circulaire, que l’existence a une nature incertaine; elle lui parle également de l’impermanence des choses et l’invite à se questionner sur le sens de l’existence qu’il souhaite mener : un instinct incontrôlé, l’intelligence, la sagesse. La Force démontrera que c’est par sa force d’âme et d’amour que l’agressivité sera domptée, que la force de l’intuition domine l’esprit rationnel, qu’il faut mesurer les conséquences de ses actes et devenir maître de son destin et de soi et, enfin que le progrès sur le chemin de la découverte de soi doit être fondé sur une force tranquille persévérante et non sur la sévérité. Le Pendu suspendu entre l’Arbre de la connaissance et l’Arbre de la vie, symbolise le sage qui a compris la vanité des ambitions terrestres et accepté les énergies qu’il ne peut ou ne veut maîtriser. Il lui apprend que sa mission sera d’explorer le don de la vie et faire l’expérience de la renaissance. La Mort/Arcane sans nom enseigne à l’initié, à la suite du Pendu, qu’il doit savoir mourir et faire place nette pour mieux renaître autre à la vie : c’est en mourant, en se débarrassant de la vision erronée du monde, que l’on peut renaître pour atteindre la séparation, la libération de l’être spirituel du monde matériel et connaître la révélation spirituelle de sa vraie nature. La Tempérance lui offre après la mort, les eaux d’une vie nouvelle, symbole du passage à un état supérieur, en disposant harmonieusement et à leur place les éléments formant un tout. Elle lui indique que pour progresser dans son voyage spirituel, le voyageur doit choisir la tempérance et écouter sa voix intérieure. Le Diable vient l’amener à réfléchir sur l’usage fait de ses forces, énergies, instincts, volontés et désirs conscients ou inconscients, et le met au défi de regarder en lui pour examiner sa motivation réelle à progresser. La Tour/Maison Dieu se place sur son chemin et met en garde le voyageur contre les égos surdimensionnés, et l’invite à ne pas se laisser envahir par l’épreuve où le changement est inévitable et nécessaire, menant à la régénération, à la libération des émotions refoulées et à la destruction de l’orgueil. L’Étoile vient illuminer les ténèbres de son esprit, de son inconscient et conseille d’écouter son guide intérieur.

À présent que l’Étoile a illuminé le ciel de l’esprit, atteindre le terme du voyage est une question de temps. Après tout ce voyage aux tréfonds de son être, la Lune, révélatrice de ce qui est caché aidant à gagner la lumière, lui apporte un nettoyage émotionnel bien mérité et effectue également un nettoyage du passé, tout en lui donnant accès aux profondeurs intuitives et mystérieuses de la vie intérieure, mais le met en garde contre les faux semblants et l’imagination trop fantasque. Le Soleil met fin à la période d’errance de la Lune où le voyageur est confronté à ses propres illusions, et indique que la réussite est proche, mais qu’il faut faire attention aux excès de l’égo. De même, conscient et inconscient doivent être unifiés pour atteindre le terme de son odyssée et leur dualité dépassée. Avant la fin de son voyage, le Jugement intervient pour permettre un examen des enseignements acquis, avec compassion et sagesse, maîtres mots du cheminement spirituel. Ainsi, il n’y a plus de raison de ne pas être soi-même dans son entièreté, de ne pas laisser rayonner la lumière contenue en soi, le vrai du faux, le juste de l’injuste ayant été discerné. L’achèvement du voyage initiatique est représenté par le Monde, l’accomplissement, la réussite du cheminement, marquant le début d’un autre voyage. Symbole d’unité et de complétude, le Monde réunit aux 4 coins les 4 Créatures d’Ezéchiel, les 4 qualités essentielles (humanité, spiritualité, courage et force) et les 4 Éléments. Le voyageur initié rencontre au bord de la falaise, le Fou/Mat représentant le Bateleur/Magicien ayant cheminé par toutes les étapes de l’enseignement et repartant guidé par son instinct vers son futur, portant le monde dans son baluchon, vers un nouveau voyage. La fin n’est autre que le début d’une autre chose encore…

À côté de cette approche initiatique du tarot, je voudrais vous parler de l’œuvre de Joris-Karl Huysmans « Là-Bas » datant de 1891, et du lien entre sa construction narrative avec le tarot. Cet ouvrage est appréhendé par Yves Hersant comme « une invitation au voyage, mais à un voyage paradoxal », ce qui est plus qu’une vérité. L’auteur a choisi de raconter le voyage ésotérique de son héros Durtal, médiocre auteur parisien, dans la vie de Gilles de Rais le « Barbe bleue » du XVᵉ siècle − dont il veut écrire une biographie − et dans le monde de l’occultisme, de l’astrologie, du spiritisme, de la magie et tout particulièrement du satanisme, dans un récit se découpant en 22 chapitres que l’on peut aisément mettre en parallèle avec les 22 arcanes. Cette coïncidence a déjà été relevée par Papus dans son compte rendu du roman publié en mai 1891 dans la revue « L’Initiation », ainsi que par Court de Gébelin, Eliphas Lévi et Oswald Wirth notamment.

Dans le premier chapitre, Durtal expose son programme dans la même quintessence que le projet illustré par le Bateleur/Magicien, selon les occultistes du XIXᵉ siècle. De même, Durtal médite sur le « hasard indéchiffrable », « l’argent diabolique » et sur « le coup de baguette » qui transforma l’âme de Gilles de Rais, tel le Bateleur/Magicien armé de sa baguette d’illusionniste dispose sur sa table les symboles du hasard et de l’argent.

Critiquant la prétention de l’histoire à l’exactitude, Durtal conclut au chapitre II, à la nécessité d’imaginer le passé pour le connaître, là où la Papesse/Grande Prêtresse enseigne que sans la clé de l’imagination, il n’est pas donné d’ouvrir le grand livre des secrets.

L’Impératrice trône au-dessus des contingences, un pied posé sur le monde sublunaire où tout est que vaine agitation ; Durtal rêve à une existence « au dessus de Paris (…) à l’écart du temps, alors que le raz de sottise humaine déferle au bas des tours », au chapitre III, comme le fait Carhaix le sonneur de cloches de Saint-Sulpice vivant au haut de ces tours.

Le chapitre IV met l’accent sur Gilles de Rais et sa haine de l’impuissance, sur ses aspirations antagonistes, son dévouement pour Jeanne d’Arc, là où l’Empereur, symbole du passage à l’acte, « condense l’activité créatrice en une multiplicité de foyers contraires » (Oswald Wirth), le tout dans une ambiance de soumission de la virilité brutale à la douceur féminine.

L’ami de Durtal, des Hermies nous présente Rome comme le siège du diabolisme moderne, dans le chapitre V ; le cinquième arcane du tarot est le Pape/Hiérophante… Comme l’arcane VI de l’Amoureux hésité entre deux routes, Durtal est devant un dilemme amoureux à cause des propositions de Mme Chantelouve, épouse hystérique et perverse d’un écrivain catholique versant dans le satanisme. Mystique, alchimique ou charnel, l’amour régit le chapitre VI comme Cupidon gouverne le sixième arcane.

Le chapitre VII peut nous amener à faire correspondre le besoin du héros d’échapper à la routine quotidienne, au Chariot, septième arcane, allégorie de la spiritualité motrice. De même que le chariot traîné par deux forces unies, mais divergentes, Durtal poursuit deux femmes en une.

La Justice, arcane VIII, tient dans sa main une balance et exprime que le mouvement génère l’ordre, l’oscillation ramène à l’équilibre, que la surexcitation est compensée par la passivité réparatrice selon Oswald Wirth. Durtal, après avoir oscillé entre « les deux pôles opposés de l’âme » retrouve un équilibre précaire et temporaire dans un relatif apaisement.

Dans le chapitre IX, l’arcane de l’Ermite est mis en scène via trois personnages : le vrai ermite Saint Antoine, un semblant d’ermite dans les traits de l’astrologue Gévingey et, Docre, l’ermite à rebours « le seul individu qui ait retrouvé les anciens secrets », ayant tatoué sur la plante des pieds une croix afin de pouvoir constamment la piétiner.

Au chapitre X, Durtal tourne en rond avec Mme Chantelouve, croit en sa bonne fortune, mais laisse passer sa chance et en conclura « décidément rien n’arrive comme on le prévoit »; la Roue de Fortune a fait son œuvre.

Si la Force montre une femme ouvrant les mâchoires d’un pauvre lion, le chapitre XI montre Durtal essayant de dompter Mme Chantelouve la femme succube, et Gilles de Rais s’exerçant à « s’amuser » avec des enfants comme « un fauve qui joue avec le corps de sa victime ».

Le Pendu ne peut être mis en parallèle avec un chapitre en particulier, mais il est présent dans tout le roman, que ce soit par la condamnation à mort par pendaison (Gilles de Rais sera pendu et brûlé), ou par la présence en tant que telle au chapitre XX : « cette croix renversée comme la figure du Pendu dans le Tarot signifie que le prêtre Melchissédec doit mourir au vieil homme et vivre dans le Christ ».

L’arcane sans nom, la Mort, est omniprésent dans le chapitre XIII, dans l’ambiance même des pages, des humeurs des personnages. La mort rôde dans chaque ligne. Dans le chapitre suivant, Durtal sort métamorphosé, mais horrifié de ses ébats avec Mme Chantelouve et reconnaît les bienfaits de la chasteté, là où la Tempérance symbolise l’âme purifiée de l’initié par les eaux d’une vie nouvelle, conduit vers une existence supérieure.

Le chapitre XV débute et finit sur une évocation du Diable. De même, Durtal approche enfin de chanoine sataniste Docre par l’entremise de Mme Chantelouve. Le Diable entre en scène et enchaîne Durtal et Mme Chantelouve, telle l’imagerie de l’Arcane XV. La Tour/Maison Dieu enseigne que toute entreprise chimérique conduit à la catastrophe et aux foudres divines. Le sort de Barbe bleue est scellé : le chapitre XVI voit Gilles de Rais écroué au château de la Tour-Neuve pour y être jugé, alors qu’il se croyait « d’un rang si élevé qu’il se crut incoercible ».

L’arcane XVII, l’Étoile trouve une corrélation lointaine dans la représentation de Mme Chantelouve versant les eaux du satanisme et de l’occultisme dans la vie de Durtal. La Lune met en lumière ce qui est occulté et, avec le crabe symbolisant le signe astrologique du Cancer, favorise le retour sur soi et la conversion du pécheur. Le chapitre XVIII montre comment Gilles de Rais, après s’être vautré dans la noirceur extrême et sanglante qu’il a initiée aux Châteaux de Tiffauges et de Machecoul devenus des abattoirs, met à jour sa « foi d’une pure blancheur », devant les juges.

Le chapitre XIX fait entrer dans les correspondances entre la construction narrative du roman et le tarot, le satanisme et l’à rebours le caractérisant. Durtal et Mme Chantelouve assistent à une messe noire, là où Adam et Eve reçoivent la pluie d’or du Soleil dans la représentation de l’arcane XIX. Nous sommes également ici à l’aboutissement des recherches de Durtal sur le satanisme de son époque.

Le chapitre qui suit, comme un jugement des actions passées, met en scène l’arcane XX du Jugement, où sont évoqués les Archanges des Sentences et des Châtiments, ainsi que Saint Paul énonçant que « le Seigneur jugera les vivants et le morts au jour de son avènement glorieux ».

L’arcane XXI, le Monde nous parle d’accomplissement, de Grand Œuvre accomplie. Durtal nous suggère que la fin de son cheminement, de l’écriture de son roman est proche, qu’il va en avoir bientôt fini avec ses aventures, ses recherches dans le monde du satanisme.

Le dernier arcane sans chiffre, le Fou/Mat inconscient, irresponsable livré à ses impulsions part sans savoir où ses pas le mèneront réellement. L’évocation de cette folie est présente tout au long du dernier chapitre XXII de là-bas, à travers la folie du Paris sataniste, la démence de la populace mal nourrie, et les effectifs mêmes de l’Église dont « les cerveaux se débraillent et fuient ». La folie rodant durant tout le roman est dévoilée, comme un résultat pervers. La lumière d’espoir est personnifiée dans la tulipe présente aux pieds du Fou/Mat, signe d’une spiritualité qui ne renonce jamais, et signe que « l’aube sera claire » comme l’exprime Carhaix, le sonneur de cloches, où la raison a survécu ainsi réfugiée dans sa demeure en haut des tours de Saint-Sulpice. « Comme l’écrivait Huysmans à Van den Bosch, c’est le surnaturel du Mal qui l’a conduit vers le Très-Haut » (Yves Hersant).

Doit-on en conclure, en déduire comme Papus, que le tarot gouverne la réalité comme il régit la fiction? Je n’ai pas de réponse définitive. À travers les écrits des occultistes des siècles passés, et les tirages de tarot que j’ai pu faire, il s’avère que ce jeu de cartes nous montre, nous fait entrevoir sa dimension « magique » de divination. Les cartes vous répondent, même si ce n’est pas ce que vous vouliez entendre. Le hasard a-t-il sa part d’œuvre ? Idem, je n’ai pas de réponse exacte. Mais ce dont je suis sûre c’est que, tant que l’on a pas mis les deux pieds dans l’univers du tarot, avec sérieux et en pleine conscience, on ne peut tenter de l’appréhender dans son entière réalité, sa vérité absolue, même si elle est des plus occultes et occultées, et sans limites, sans fin précise tant elle est vaste, infinie et indéfinie.

Références bibliographiques :
Œuvres complètes de Huysmans, Lucien Descaves, éditions Crès, 1930
Là-Bas, J.-K. Huysmans, éditions Folio classique, 1985

Corinne, France